Conférence d’Antoine Sfeir à Alger

Aux sources de l’Orient compliqué

Journaliste, directeur des Cahiers de l’Orient, président du Centre d’études et de réflexions sur le Proche-Orient, et auteur de plusieurs essais sur l’Islam et le Proche-Orient, Antoine Sfeir, a été accueillis ces derniers jours à Alger et à Oran pour une conférence liée à son livre Vers l’Orient compliqué, réédité chez Sedia en mars dernier.

Excellent orateur, il a subjugué une foule immense venue écouter son analyse sur la situation critique au Proche-Orient et l’incompréhension de l’islam en Occident. Selon lui, le Monde arabe va très mal. Et la responsabilité incombe d’abord à la puissance unipolaire, les Etats-Unis d’Amérique qui contrôle l’échiquier et dont Israël apparaît comme son avant poste, depuis l’opération de Suez.

La récente élection de Barak Obama comme président des Etats-Unis ne rassure pas particulièrement l’orateur qui attend de voir ses actions sur le terrain, même s’il espère vivement que le dialogue avec les pays arabes soit remis à l’ordre du jour.

Pour Antoine Sfeir, l’idéal serait de voir ces Etats reprendre d’eux-mêmes les échanges entre eux sans compter sur autrui. Et dialoguer, c’est se connaître, la seule voie de l’apaisement, assure le conférencier.

Remontant aux sources de l’éclatement du Monde arabe, l’auteur de Les réseaux d’Allah (Plon, 1997) et Les islamismes d’hier à aujourd’hui (Éditions Lignes de repères, 2007) estime que tout a démarré en 1991, après l’effondrement de l’Union Soviétique et la première guerre du Golf et alors que le monde était devenu unipolaire. Les Etats arabes se sont précipités à faire allégeance aux Etats-Unis et tout bascula à cette période. Ce fut la descente aux enfers pour le Monde arabe.

S’agissant du dossier nucléaire, Antoine Sfeir explique qu’il s’agit d’un outil de négociation et non d’un enjeu. L’Iran contrôlant 80% du commerce vers l’Asie de l’Ouest, étant un passage stratégique vers l’Asie centrale et un rempart contre l’Afghanistan et le Pakistan où les Talibans risquent de s’emparer du pouvoir, voudrait simplement que l’Occident et notamment les Etats-Unis reconnaissent son régime et le considèrent comme une puissance dans la région. D’où les négociations autour du nucléaire, ajoute le conférencier. « Ils savent bien que le jour où ils lanceront la bombe atomique, le lendemain, l’Arabie Saoudite et l’Egypte l’auront avec l’aide américaine. Or, ils ne veulent pas de cela », précise-t-il en soulignant que la diabolisation de l’Iran relève de la manipulation. son argument est tout à fait réaliste lorsqu’il explique que les iraniens ont peur du Pakistan et de l’Afghanistan, entre autre, et que s’ils voulaient vraiment « jouer aux voyous », il leur suffirait de faire bouger les communautés chiite de Bahrein, du Koweit, des Emirats et de l’Arabie Saoudite, c’est à dire dans les zones pétrolières, « là, on aurait un pétrole à 800 dollars, et je ne dis pas dans quel état sera l’économie occidentale ! », ajoute-il.

Antoine Sfeir aborde également la question irakienne pour expliquer que l’invasion de la super-puissance américaine de ce pays relève d’une volonté de protéger son allier, Israël. D’ailleurs, l’éclatement du Monde arabe profite directement à cet Etat, une cohésion et une solidarité arabes seraient tout simplement une menace pour Israël, d’où la volonté américaine de diviser les Etats arabes, notamment par le communautarisme et de maintenir entre eux une mésentente qui frôle littéralement le conflit armé pour quelques-uns. Pour l’auteur de Vers l’Orient compliqué, la situation du Monde arabe ne changera pas tant que les peuples sont contre leur propre Etat et la raison se résume à un « déficit du savoir, de la transmission du savoir dans ce Monde arabe ». L’essayiste préconise vivement de « chercher le savoir », en d’autres termes, la culture et le savoir sont les seuls éléments qui pourraient éveiller les peuples. Et nous avons déjà vu, chez nous et dans beaucoup de pays du Monde arabe, à quoi mène l’inculture, le manque d’instruction et le manque d’ouverture…

A 60 ans, le franco-libanais Antoine Sfeir est le plus grand spécialiste du Monde arabe et de l’Islam en Occident. En plus des livres cités plus haut, il est l’auteur, entre autres, de L’Atlas des religions (Éditions Perrin, 1993), Les réseaux d’Allah (Plon, 1997), Dictionnaire mondial de l’islamisme (Plon, 2002), avec René Andrau, Liberté, égalité, islam : la république face au communautarisme (Librairie Jules Tallandier, 2005), Brève histoire de l’islam à l’usage de tous (Bayard, 2007), Al-Qaïda menace la France (Le Cherche midi éditeur, 2007), Lettre ouverte aux islamistes (Bayard, 2008).

Invité par les éditions Sedia, entre le 26 et le 30 novembre 2008, il a animé trois conférences débats à Alger et à Oran et il a été l’invité de trois émissions radio, d’interviews presse et de deux forums de presse. Il a également fait une séance de dédicaces à la librairie du Tiers-Monde.

Zineb Merzouk

El Bahia accueille Antoine Sfeir
Samedi 29 novembre 2008 à 18 h 30 au CRIDISH (Oran)
Oran, à l’heureuse initiative du CCF d’Oran, a chaleureusement accueilli Antoine Sfeir, invité de Sedia pour présenter son ouvrage « Vers l’orient compliqué »..
Reconnu partout, salué et remercié par les oranais pour représenter très honorablement les arabes auprès des medias étrangers.
Sa conférence eut lieu le samedi 29 novembre à 18h30 au CRIDISH – le CCF craignait à juste titre que la salle du CCF fusse trop petite pour accueillir la nombreuse assistance ; certains sont venus de loin (Mascara, Mostaganem …)
Les auditeurs très impliqués, ont écouté avec beaucoup d’attention Antoine Sfeir qui a voulu que sa conférence soit une sorte de « visite guidée » (dira-t-il) et non un cours magistral.
Il retraça l’histoire de cette région et fit la projection de son devenir proche et lointain en y dévoilant les principaux axes. Au programme la question
- du démantèlement du monde arabe et de son expression politique le nationalisme arabe ;
- de la montée du communitarisme : religieux pour l’islam chiite ; ethnique pour le kurde… ;
- et enfin de l’émergence de nouvelles forces politico-stratégiques non arabes (Iran, Turquie…) qui vont être les probables relais régionaux auprès des américains.
Les questions furent nombreuses et pertinentes ; certaines aboutirent à la question fatidique des solutions et des capacités des pays arabes à faire face à ce scénario. Les solutions existent, dira Sfeir ; avec ce préalable qu’il faut apprendre voir réapprendre à se connaître et/ou se reconnaître – le conférencier préfère le terme reconnaissance à celui de tolérance, plus réducteur – dans la diversité arabe et pourquoi pas dans un cadre encore plus global, méditerranéen.

Rabéa Djellouli

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